Gaëlle Bourges

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Gaëlle Bourges :

Eloge de l’érotisme

 

Gaëlle Bourges occupe une place à part dans la danse contemporaine, ses pièces, bien que totalement atypiques et stéréotypées, étant toujours d’un érotisme raffiné. Ce n’est pas la première fois que cette chorégraphe est programmée aux Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis : elle y avait en effet déjà créé La belle indifférence il y a trois ans. Cette pièce qui se référait à l’histoire du nu dans la peinture depuis la Renaissance jusqu’au 19ème siècle au travers d’une dizaine de tableaux, du Titien à Manet en passant par Goya, était déjà construite sur le même mode, à savoir sous forme de conférence dansée – encore que la danse n’y soit pas extrêmement prégnante – décortiquant les œuvres picturales dans ce qu’elles pouvaient avoir d’érotique et de sexuel pour en exalter la beauté féminine et faire naître le désir, voire l’exacerber, tout en se référant au contexte politico-religieux de l’époque.

Dans cette nouvelle création, la chorégraphe invite le spectateur à la découverte de l’une des œuvres les plus célèbres de Fragonard, Le verrou, tableau que le peintre réalisa entre 1774 et 1778, et qui se trouve aujourd’hui conservé au Musée du Louvre, dans le département des peintures, au deuxième étage de l’aile de Sully, salle 48. Détail qui n’est pas sans importance car l’intrigue - totalement fantaisiste d’ailleurs - imaginée par la chorégraphe et ses trois complices, les danseuses Alice Roland et Marianne Chargois, ainsi que le comédien Gaspard Delanoë, met en scène un personnage, précisément prénommé Gaspard, lequel reçoit à plusieurs reprises des cartes postales anonymes, toutes les mêmes, représentant ce tableau, et au verso desquelles il est écrit : « Gaspard, faites encore un effort si vous voulez être républicain »…  Une énigme évoquant l’atmosphère politique perturbée de la fin de ce siècle que le protagoniste tentera de résoudre en se rendant bien évidemment salle 48 devant cette œuvre pour mieux l’analyser. Une pièce un peu ambiguë par conséquent, aux confins du roman policier, construite, tout comme le tableau d’ailleurs, en diagonale, présentant d’un côté les faits, de l’autre le scénario qui conduit le spectateur à l’analyse de cette peinture. Dans sa réinterprétation, la chorégraphe évoque avec faste le romantisme du siècle des lumières mais aussi et surtout son libertinage, le tableau représentant, on s’en sera douté, l’amour charnel. Aussi en a t’elle conservé, outre sa composition excentrée, les principales caractéristiques (mais non le verrou), la tenture de velours rouge, symbole de l’érotisme, la couleur jaune-or des robes de satin, le lit défait et la chaise renversée, laissant supposer que l’acte a été consommé, la pomme du désir ainsi que le bouquet de fleurs à terre, lequel fait allusion à la virginité perdue... Cependant les attitudes féminines, démultipliées et interprétées de concert par trois danseuses (mais à l’origine, n’y avait-il réellement qu’une seule femme dans le tableau de Fragonard, l’ébauche d’une autre allongée sur le lit étant nettement perceptible et probablement gommée ultérieurement par le peintre) s’avèrent sans aucun doute beaucoup moins sages qu’à l’époque romantique ! Plus que nulle autre, Gaëlle Bourges qui a été strip-teaseuse dans son jeune temps, sait démonter la mécanique du désir, poussant le spectateur dans ses derniers retranchements. Cependant l’œuvre, bien que fort crue, (les fesses nues de ces dames étant exposées à moult reprises et sans autre forme de procès à la vue des spectateurs), n’est jamais vulgaire, quoique suggestive à l’extrême... Et c’est sans préjugé aucun que Gaëlle Bourgeois assène à son public ce qu’elle veut lui dire, sans y mettre du tout  de gants.

J.M. Gourreau

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Le Verrou, par Jean-Honoré Fragonard

Le verrou (figure de fantaisie attribuée à tort à Fragonard) / Gaëlle Bourges, Le Colombier, Bagnolet, dans le cadre des Rencontres Chorégraphiques Internationales de Seine-Saint-Denis, du 22 au 24 mai 2013.

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