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Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.
  • P.P.P. / Philippe Ménard, Th. de la Cité Internationale, Mars – Avril 2008.

    Philippe Ménard :

     

    Jeux de hasard

     

    Un bloc de glace pour partenaire, ce n’est vraiment pas banal… Telle est pourtant l’étrange proposition que Philippe Ménard, jongleur, chorégraphe et metteur en scène tout à la fois, a faite à son public : imaginez en effet à 3 mètres de hauteur au dessus du plateau un treillis supportant une centaine de blocs de glace de quelques kilos chacun, disposés comme aux nœuds d’un gigantesque filet tendu à l’horizontale. Imaginez maintenant le danseur jonglant juste en dessous avec des balles de glace, zigzagant entre des congélateurs animés par on ne sait quelle diablerie et qui semblaient chercher à l’écraser… Imaginez enfin ce même artiste l’instant d’après, tenant entre ses bras un gigantesque bloc de la même matière, esquivant, on ne sait trop par quel miracle, les blocs chutant des cintres, lesquels s’écrasaient au sol dans un fracas assourdissant au fur et à mesure de la fonte de la glace… De quoi donner le frisson aux spectateurs qui semblaient vouloir se projeter dans le corps de l’artiste pour le sauver ! Car prévoir l’endroit et l’instant où les blocs, telles des épées de Damoclès, devaient tomber relevait du prodige.

    Ce n’est pourtant pas un hasard si ce jeune artiste s’est entiché d’un glaçon : l’idée lui en est venue lors d’un séjour qu’il fit en 2006 au Burkina Faso, de gros blocs de glace ayant été placée devant une série de ventilateurs pour refroidir l’espace. Fasciné par leur diparition, c’est tout naturellement que cette matière  est devenue prétexte à sa dernière œuvre, P.P.P., qui se déroule dans un univers on ne peut plus glacé et dans lequel il semble parfaitement intégré. Car cette glace a pour lui une tout autre signification. C’est en elle en effet qu’il a enfoui ses souvenirs. C’est avec elle qu’ils disparaissent. Pour mieux rebâtir un autre monde, se glisser dans une nouvelle peau, après avoir petit à petit abandonné celle qu’il ne pouvait plus supporter.

     

                                                                                                                                                                     J.M. Gourreau

     

    P.P.P. / Philippe Ménard, Th. de la Cité Internationale, Paris, Mars – Avril 2008.

     

     

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  • Dévolution / Garry Stewart, Théâtre de la Ville, Novembre 2007

    Garry Stewart :

     

    Le combat de l’homme contre la machine

     

    Est-ce une vision de notre monde après l’apocalypse que l’australien Garry Stewart a voulu nous faire partager ? Un univers peuplé de robots et de machines au sein duquel l’Homme n’aurait pratiquement plus sa place ? L’image en tout cas est saisissante et donne à réfléchir.

    L’œuvre débute par la projection de corps entremêlés voyageant dans un espace sidéral, corps qui se démultiplient à l’infini pour, finalement, fusionner en une masse grouillante s’évanouissant dans les cintres lorsque survient le cataclysme : la mort vient de parfaire son œuvre. Hiroshima ou Nagasaki s’imposent alors à notre mémoire. Peu à peu cependant renaissent de leurs cendres des êtres sauvages aux mouvements électrisants, dotés d’une force surhumaine : ils vont bientôt se trouver confrontés à d’étonnantes machines de métal, monstres humanoïdes pourvus de bras articulés immenses qui s’agitent, parfaitement coordonnés, à quelques dizaines de centimètres au dessus de leurs têtes… puis devoir combattre des crabes-robots géants qui envahissent peu à peu le plateau en le parsemant d’éclairs… Au plus fort des combats, on se croirait transporté au 22ème siècle dans une sorte de cour des miracles, au centre de laquelle des hommes, nus ou vêtus d’une simple peau, livrent un combat vain et désespéré pour tenter de sauver leur espèce. Prélude à une guerre des étoiles ? Gadgets et poudre aux yeux, ou leçon d’humanisme ?

    Lorsque l’on parvient à s’extraire de cet univers de fiction et que l’on reprend ses esprits, on ne peut qu’admirer la maîtrise dont Garry Stewart, passionné de robotique, a fait preuve pour mettre en branle toutes ces machines-moulins à vent cervantesques auxquelles l’Homme est contraint de se confronter. Ce n’est malheureusement pas immédiatement – et c’est dommage – que l’on se surprend à admirer la performance de ces danseurs, leur rapidité, leur adresse, leur virtuosité (ils en avaient d’ailleurs déjà fait preuve avec Held lors de leur dernier passage dans la capitale il y a un peu plus de deux ans), tellement cette mise en scène démesurée est aussi prenante que surprenante. Mais la leçon du chorégraphe semble claire : à trop vouloir jouer à l’apprenti sorcier, l’Homme risque vite d’être dépassé par les machines qu’il a créées.

     

                                                                                                                                                                     J-M. Gourreau

     

    Dévolution / Garry Stewart, Théâtre de la Ville, Novembre 2007

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  • Picasso et la danse / Europa Danse, Longjumeau, Novembre 2008.

    Europa Danse :

                                                                                Elixir de jouvence

     

    Qu’il fût à la tête du Théâtre de l’Opéra de Paris, du Ballet Théâtre contemporain d’Amiens, du Théâtre du Châtelet ou du Ballet de Nancy, Jean-Albert Cartier a toujours offert à son public des spectacles d’une très grande qualité, tant sur le plan artistique que technique. Grand découvreur de talents, cet homme au goût et au jugement très sûrs nous en a apporté une nouvelle fois la preuve avec cet hommage à Picasso que vient de tourner durant deux saisons Europa Danse, compagnie de jeunes danseurs internationaux qu’il a fondée en 1999, à près de 70 ans. Cette académie réunit quelques uns des meilleurs danseurs issus des conservatoires et écoles les plus prestigieux d’Europe avant leur engagement dans la vie professionnelle, leur offrant, à travers cette série de spectacles, l’expérience de la scène. C’est dire l’enthousiasme qui les anime et la technicité dont ils peuvent faire preuve. Réellement fabuleux !

    Critique d’art à ses heures – Jean-Albert Cartier a écrit plusieurs monographies sur des peintres contemporains tels Jansem, Madeleine Luka, Carrega ou Volti – il était logique qu’il s’intéressât au cubisme et à Picasso qui avait réalisé pour Diaghilev les décors et costumes de Parade de Satie, et de Pulcinella de Stravinsky. Si le premier de ces deux chefs d’œuvre a été remonté quasiment à l’identique, tant au niveau de la chorégraphie que des décors, Pulcinella en revanche a fait l’objet d’une réécriture par Anna–Maria Stekelman, non sur la musique originale mais sur sa « Suite de Ballet » : l’étonnant est que cette chorégraphe a su parfaitement reproduire l’ambiance et l’esprit dans lesquels Massine avait monté l’œuvre en 1920. Un véritable bijou !

    La logique voulait également  que l’un de nos plus brillants chorégraphes classiques actuels, Thierry Malandain, soit associé à ce programme : or, celui-ci a concocté pour cette jeune compagnie une pochade d’une grande fraîcheur et d’une drôlerie irrésistible : Mercure faisait en effet partie d’une série de spectacles chorégraphiques donnés par le compte de Beaumont au Théâtre de la Cigale sous le titre « Soirées de Paris ». Y participaient tous les joyeux lurons de l’époque, Sauguet, Milhaud, Satie entre autres et, parmi les décorateurs, Braque, Derain, Laurencin ainsi, bien sûr, que Picasso. Il ne subsiste malheureusement plus grand-chose de ces spectacles si ce n’est quelques costumes et éléments de décor, le rideau de scène de Picasso notamment. Mais rien des chorégraphies. Cartier demanda alors à Malandain d’élaborer une piécette dans l’esprit de l’époque, ce qu’il réussit à merveille en un tour de main.

    Et puis, Picasso, c’est bien sûr l’Espagne, pays que chérissaient également Diaghilev et Stravinsky qui y créèrent entre autres un ballet, Cuadro flamenco, dans des décors non utilisés que Picasso avait réalisés un an auparavant pour Pulcinella. Ayant retrouvé la maquette de cette œuvre, Jean-Albert Cartier demanda à Beatriz Martin et à Ricardo Franco d’en régler une nouvelle chorégraphie pour les huit jeunes danseurs issus du Conservatoire royal de Madrid : un feu d’artifice longuement acclamé à chaque représentation par des spectateurs comblés par le feu sacré, l’enthousiasme et la parfaite maîtrise de ces magnifiques danseurs.

     

                                                                                                                                                                     J.M. Gourreau

     

    Picasso et la danse / Europa Danse, Longjumeau, Novembre 2008.

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  • Volver a Sevilla / Maria Pagés, Théâtre National de Chaillot, Avril – Mai 2008.

    Maria Pagés :

     

    Un phénomène de grâce, de fougue  et de fierté

     

    Il fallait la voir darder lascivement vers le ciel ses bras immenses en les enroulant l’un dans l’autre comme deux serpents ; il fallait la voir frapper rageusement le sol du talon pour affirmer sa force de caractère ; il fallait la voir onduler des hanches en minaudant pour séduire son amant fasciné… Dès son apparition sur scène, Maria Pagés a le don d’envoûter son public par sa seule présence, par son allure noble et altière, par sa passion et son charisme. C’est tout cela qui la différencie des autres.  Et aussi parce qu’elle est sévillane, tant dans son corps que dans son cœur. Jusqu’au bout des ongles. N’est-elle pas née dans le quartier gitan de Séville ? N’y a t’elle pas dansé dès l’âge de 4 ans ? N’y a t’elle pas séduit Manolo Marin, son professeur par son style, sa noblesse et son impétuosité ? Envoûté les plus grands de son art, Antonio Gadès, Rafaèl Aguilar ou Mario Maya par son emphase, sa prestance, sa voix toute en nuances, ses idées nouvelles, son modernisme ?

    Lorsqu’elle crée sa propre compagnie et sa première pièce, Sol y sombra en 1990, c’est d’emblée le succès car elle alliait l’esthétisme contemporain à la tradition, le flamenco demeurant la base de son art. « Je suis curieuse de nature, dit-elle, tout m’intéresse. Je crois que ma danse est caractérisée par cette curiosité, cette ouverture d’esprit ». Et s’il s’est penché sur les racines du flamenco, son regard s’est aussi tourné vers d’autres arts, tels la peinture, la musique ou le cinéma, toutes disciplines qu’elle a petit à petit intégré à son art. C’est tout cela qui lui a valu d’être invitée à plusieurs reprises non seulement en France mais aussi en Italie, en Chine, en Sibérie ou aux USA avec sa propre compagnie.

     

                                                                                                                                                                     J.M. Gourreau

     

    Volver a Sevilla / Maria Pagés, Théâtre National de Chaillot, Avril – Mai 2008.

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  • Christine Gérard et Raphaël Cottin au Théâtre de Vanves, dans le cadre du festival Art.Dan.Thé, Février 2006.

    Raphaël Cottin :

     

                                                                                                                                    Douceur et sérénité

     

    La représentation sur scène du corps dépouillé de sa peau est quelque chose qui ne peut laisser indifférent, même lorsqu’il ne s’agit que d’un costume : soit l’aversion étreint le spectateur, soit au contraire la curiosité domine, et l’on s’interroge sur les motivations de celui qui le porte. Pourquoi exhiber ainsi crûment la chair, les muscles, les tendons ? Les célèbres « écorchés » de Fragonard et, notamment, cet enfant disséqué monté sur son cheval lui aussi délesté de sa peau, conservés au musée de l’Ecole Vétérinaire d’Alfort, sont avant tout des pièces anatomiques destinées aux carabins ; mais leur réalisation et leur étonnant état de conservation en font des œuvres d’art aussi prodigieuses que fascinantes. Le but que poursuivait Raphaël Cottin dans The man I love était cependant tout autre, ce dépouillement pouvant également être pris dans le sens de transformation, métamorphose. A bien y réfléchir, si l’être sur scène avait souvent l’apparence d’un écorché, il pouvait aussi ressembler à un monstrueux insecte aux yeux et aux antennes nettement reconnaissables, la pénombre laissant deviner le reste. Ce costume, qui mobilisait l’attention du fait de son côté surréaliste, pouvait aussi évoquer certaines peintures de Verlinde, peintre contemporain dont certains personnages ne sont représentés que par une enveloppe de bandelettes, leur corps étant invisible. Une symbolique relevant sans doute de la même préoccupation, la quête d’une identité nouvelle et l’évacuation de l’ancienne.

    Il est intéressant de savoir que cette œuvre est une re-création, la première version ayant été présentée un vendredi Saint il y a deux ans à l’église St Eustache à Paris dans une optique un peu différente puisque la pièce était une évocation du chemin de croix : si le chorégraphe s’était placé dans la peau du Christ, sa partenaire, vêtue de noir, incarnait un soutien, peut-être Marie-Madeleine. Dans cette nouvelle version, la compagne, désincarnée, semble jouer un rôle similaire. Voilà donc une œuvre fort intéressante du fait de sa symbolique, de plus fort bien dansée.

    Ces qualités se retrouvaient dans la pièce suivante, Quel est ce visage, un solo de Christine Gérard dont Raphaël Cottin a été l’élève durant de nombreuses années. Une œuvre percutante, à l’écriture simple et pleine de symbolique elle aussi, construite sur le Stabat Mater de Vivaldi autour de masques conçus par le plasticien Jean-Pierre Schneider.

    Même douceur, même tendresse avec la dernière pièce du programme, M’aime dans la nuit, une autre création de Raphaël Cottin inspirée par le travail et la vie du photographe Bernard Sellier, d’ailleurs présent sur scène. Cet artiste, qui se bat depuis une vingtaine d’années contre le sida, était proche de la mort quand le chorégraphe fit sa connaissance, et une grande amitié est née de leur rencontre. Ce véritable élan du cœur, construit par petites touches, est réglé dans un espace réduit de 23 m², la superficie exacte du studio du photographe. Les interprètes, Pétulia Chirpaz, Raphaël Cottin et Bernard Sellier, évoquent avec beaucoup de pudeur et de tendresse certains des épisodes de la vie de cet artiste dont on pouvait d’ailleurs admirer quelques œuvres dans le hall du théâtre. A remarquer les splendides contre-jours de Georges Delerue auréolant la pièce d’un mystère d’autant plus fascinant qu’à certains moments privilégiés, la lumière faisait ressortir le pathos des visages en les caressant doucement. Mais l’intérêt de ce ballet résidait essentiellement dans son écriture d’une grande finesse, dans laquelle on retrouvait la griffe de ses maîtres, Christine Gérard et Daniel Dobbels.

     

                                                                                                                                                                     J.M. Gourreau

     

    The man I love et M’aime dans la nuit / Raphaël Cottin,

    Quel est ce visage ? / Christine Gérard,

     

    Théâtre de Vanves, dans le cadre du festival Art.Dan.Thé, Février 2006.

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