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Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.
  • Mette Ingvartsen / The dancing public / transe de la folie ou folie de la transe ?

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    Ph. J.M. Gourreau

     Mette Ingvartsen :

    Transe de la folie ou folie de la transe ?

     

    On peut aimer ou ne pas aimer, mais il faut bien reconnaître que c’est une performance dans tous les sens du terme. Un solo d’1 heure à un rythme on ne peut plus soutenu, au beau milieu du public, sans s’arrêter une seconde, et en ressortir fraiche comme une rose, sans la moindre goutte de sueur, il faut quand même le faire…

    La création deThe dancing public débuta l’année dernière, lorsque l’épidémie de Covid était quasiment à son acmé et que, pour la plupart des artistes chorégraphiques, le besoin de danser devenait de plus en plus impérieux, voire irrépressible. Que l’on se souvienne de ces épidémies de chorémanie, terme plus connu sous le nom de danse de Saint-Guy, phénomène d'hystérie collective observé notamment en Allemagne et en Alsace entre les XIVᵉ et XVIIIᵉ siècles. Il s'agissait en fait d'un groupuscule de personnes qui se mettaient subitement à danser de façon aussi étrange qu’incontrôlable, mal qui affectait tant les hommes que les femmes ou les enfants. Ils dansaient jusqu'à s'écrouler de fatigue, continuant à se trémousser et à se tordre à même le sol. De là à se souvenir que, depuis des temps immémoriaux, en période de disette notamment, des "frénésies dansantes"éclataient dans les rues durant des jours, voire des semaines, sans que l’on puisse exactement en donner la raison. Mouvements libérateurs du stress occasionné par un joug politico-social ? Pulsions contagieuses consécutives à un moment pathologique de folie irrépressible ? Possession démoniaque par des esprits maléfiques ou embrigadement par des gourous officiant au sein de sectes religieuses ? Empoisonnement collectif par du pain contenant de l’ergot de seigle ? On sait en effet que ce champignon qui parasite les épis de diverses graminées, entre autres le seigle, était responsable d'une maladie, l'ergotisme, appelée au Moyen-âge "mal des ardents" ou "feu de saint Antoine". Une pathologie liée à la présence d'ergot dans le seigle utilisé dans la fabrication du pain. En effet, les symptômes engendrés par ce poison se caractérisaient par des délires hallucinatoires, d’intenses sensations de brûlure et de mortification des chairs*. Tourment qui fut d’ailleurs mis à profit par les sorciers… Cette intoxication, qui perdura jusqu'au XVIIè siècle, se manifestait également sous forme d'hallucinations passagères, similaires à celles provoquées par le LSD. 

     

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    Représentations picturales médiévales du Feu de Saint Antoine ou Mal des ardents

    Tel est le prétexte pris par la danseuse et chorégraphe danoise Mette Ingvartsen qui joignit le geste à la parole pour évoquer et faire revivre ces moments d’enivrement où le corps, tenaillé par les rythmes d’une musique obsédante, qu’elle soit intérieure ou extérieure, reçoit des impulsions incoercibles qui le mettent en état de transe, le forcent à danser comme s’il était envoûté, mû par une force invisible qui le contraint à se dépenser jusqu’à l’épuisement. Les balletomanes penseront à Giselle, morte dans sa folie pour avoir trop dansé.

    Toutefois, la performance de Mette Ingvartsen est tout autre et consiste à mettre le spectateur au cœur de l’action. Première surprise pour celui-ci qui, sans doute, s’attendait à goûter le spectacle, confortablement installé dans son fauteuil. Eh bien, non, il va devoir rester debout en déambulant au milieu de ses congénères pendant l’heure que durera la représentation, piégé dans le mouvement de foule généré par les déplacements de la danseuse aux quatre coins de la salle vers les trois plateformes agrémentées d’une colonne lumineuse sur l’un des bords. Un spectacle son et lumière à l’image de celui d’une boîte de nuit mais dans lequel seuls quelques spectateurs oseront se trémousser aux accents de la musique techno qui envahit l’atmosphère. Quant à Mette Ingvartsen, elle circule comme une onde furtive au sein de l’espace, frôlant les spectateurs, avant d’entamer des soli convulsifs et déjantés. Une gestuelle spontanée, violente, frénétique, jusqu’auboutiste, extatique et jouissive, parfois provocante, collée à la musique, qui invite à se défouler, à se libérer du joug de l’existence, des catastrophes naturelles et du stress engendré par la COVID... Invitation d’ailleurs suivie par d’aucuns à l’issue de la représentation…

    J.M. Gourreau

    The dancing public / Mette Ingvartsen, Théâtre de l’Aquarium,  Vincennes, 16 et 17 décembre 2021, dans le cadre du Festival d’automne à Paris & des spectacles de l’Atelier de Paris/CDCN.

    *Flodoard, en 945, décrit ainsi dans ses Annales la "peste de feu" (ignis plaga) qui sévit à l'époque à Paris : "Les malheureux avaient l'impression que leurs membres brûlaient, leurs chairs tombaient en lambeaux et leurs os cassaient"; et Raoul Glaber, en 993, relatait dans Le Limousin : "C'était une sorte de feu caché (ignis occultus) qui attaquait les membres et les détachait du tronc après les avoir consumés". 

  • Koen Augustijnen & Rosalba Torres Guerrero / Lamenta / La mort n’est qu’un simple passage vers l’éternité  

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    Photos Héloïse Faure & Ph Raynaud de Lage

    Koen Augustijnen & Rosalba Torres Guerrero :

    La mort n’est qu’un simple passage vers l’éternité  

     

    Mouvement d’humeur en guise de préambule: évolution vers... la régression : Voilà la troisième fois en l’espace d’un mois que mes pas me mènent vers une salle de spectacle à l’entrée de laquelle je ne trouve aucun programme, ni "feuille de chou" censée en tenir lieu, aux fins de m’éclairer un tantinet sur l’œuvre que je me suis proposé d’aller déguster. Renseignements pris, il m’est répondu sans autre forme de procès : « Monsieur, il faut que vous scanniez le QR code apposé ci-contre sur le guichet, vous trouverez alors tout sur votre Smartphone »… Comme par hasard, je n’avais pas pris mon téléphone portable pour me rendre au spectacle…  A quoi cela m’aurait-il servi d’ailleurs ? A déconcentrer mes voisins en cas de coup de fil intempestif, suite à un oubli de verrouillage de l’appareil?

    Cela étant, on peut s’inquiéter de voir bientôt cette dérive pour le moins fâcheuse se pérenniser. Serait-ce une conséquence fâcheuse de la COVID ? En effet, se passer de l’un à l’autre un document contaminé par le virus pourrait peut-être… Quoique, non, c’est peu crédible… Pour aider à la protection de la nature en tentant de limiter la production de papier, en outre inutile aux illettrés alors ? Peu plausible là encore, car ce ne sont vraisemblablement pas eux qui remplissent les salles de spectacle. Alors, quelle en serait la vraie raison car ce n’est pas le prix d’un programme qui va grever le budget du spectateur? Aux fins de réaliser quelques économies dans le noble but d’offrir une meilleure rémunération aux artistes ? Là encore, utopique… Mais, peut-être, la tablette sera-t-elle bientôt dans toutes les poches… et le programme devenu inutile… Quand je pense à ces merveilleux programmes d’antan agrémentés chacun d’une lithographie originale signée du décorateur ou du costumier et qui valent désormais une fortune ! Quoiqu’il en soit, cette mesure me semble être allée totalement à l’encontre du but recherché car les spectateurs se sont rués sur les "livrets-programmes" de la saison mis à leur libre disposition, opuscules qui ne comportent pas moins de 164 pages… Bien joué ! Ce, pour tenter d’en savoir un peu plus sur la pièce qu’ils allaient - ou avaient été - voir. Les programmateurs auraient ils pour but de favoriser l’obscurantisme ?                                                                                                                                                           

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    Koen augustijnen et rosalba torres guerrero jean louis fernandezRevenons-en maintenant à la dernière création de Koen Augustijnen intitulée Lamenta. Une œuvre fort curieuse qui, certes, porte bien son nom mais qui s’avère aussi particulièrement intéressante et que l’on pourrait qualifier d’ethnographique. Elle rapporte en effet les us et coutumes de certaines peuplades des montagnes reculées de l’Épire dans le Péloponnèse, péninsule grecque dans laquelle Rosa Torres Guerrero et Koen Augustijnen ont effectué un voyage d’études en compagnie des Ballets C de la B en 2017. Au cours de leur périple, ils ont découvert le Miroloï*, ensemble de chants ancestraux au rythme lancinant et plaintif accompagnés par le luth, le violon et la clarinette. Ces cantiques que l’on entonne lors de funérailles ou de fêtes de mariage (lequel aboutit en quelque sorte à une perte de sa famille), évoquent le drame du départ - abandon du pays natal, exil ou décès - et préparent à l’absence. Lamentations nostalgiques qui, parfois cependant, préludent à des fêtes au sein desquelles apparaissent les prémices d’une danse joyeuse destinée à surmonter la peine et la douleur. Pourquoi, dès lors, ne pas faire revivre cet héritage culturel par le truchement de ces danses qui extériorisent la tristesse, la colère, les frustrations, le deuil, avant de pouvoir à nouveau s’intégrer aux lumières et à la culture de la société actuelle? Proposition méritoire qui aboutit à un moment bouleversant, magistralement recréé sur le plateau par 9 danseurs contemporains grecs pénétrés par les rites ancestraux. Cérémonial qui va peu à peu amener les artistes à une sorte de transe au cours de laquelle une gestuelle contorsionnée primitive et puissante fait progressivement place à des mouvements harmonieux plus contemporains, inspirés de danses traditionnelles grecques. De fulgurants solos qui expriment tant le chagrin et la souffrance extrême que l’espoir étreignant leurs protagonistes, leur permettent de sublimer, au travers d’une écriture contemporaine, la préoccupation première des deux chorégraphes, à savoir celle de conjuguer aux états émotionnels du corps une époustouflante performance physique. 

    J.M. Gourreau

    Lamenta / Koen Augustijnen & Rosalba Torres Guerrero, Grande Halle de La Villette, 13 & 14 décembre 2021.

    Spectacle créé le 7 juillet 2021 au Festival d’Avignon.

    *Terme qui signifie "Discours sur le destin"

  • Kader Attou / Les autres / Pour les autres

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    Photos Julie Cherki (cliquer sur les photos pour les agrandir)

    Kader Attou :

    Pour les autres    

                        

    Kader attou drKader Attou est un chorégraphe qui a toujours été très sensible à toute forme d’art quelle qu’elle soit, la danse bien sûr mais aussi la musique, le théâtre et la peinture… arts qui, pour lui, ont entre autres le pouvoir de faire oublier à l’Homme les vicissitudes de l’existence. Sa dernière création, une pièce aussi insolite qu’attachante, aurait sans doute pu être intitulée Pour les autres, et pas seulement, Les autres. En effet, ce spectacle qui a pris forme au cours de la COVID, avait bien évidemment pour but celui de satisfaire un brin la soif de liberté que pouvait éprouver le spectateur lors du confinement, mais aussi de le distraire, de l’émerveiller et, surtout, de lui révéler et de lui faire partager toute la profondeur, la richesse et la diversité du mouvement surréaliste : cet art né à la fin de la Première Guerre mondiale, en s’opposant à toute forme d’ordre moral et social, laissait s’exprimer les forces du rêve et du désir, leur donnant la possibilité de parvenir aux frontières de l’imaginaire et de créer des chimères.

    Né de la rencontre entre le chorégraphe et deux étonnants musiciens, Loup Barrow au Cristal Baschet et Grégoire Blanc au thérémine*, cette pièce a l’heur de créer un macrocosme étrange et déroutant qui cristallise le souhait de Kader, celui "de travailler des univers fantasques à partir d’une matière brute qui sort de l’ordinaire en explorant le potentiel de ces instruments étranges, tout comme celui de chaque danseur, pour faire émerger ce qui le rend unique dans sa virtuosité, sa fantaisie, sa capacité à jouer, prendre la parole et raconter". C’est ainsi que le chorégraphe est revenu à ses premières amours, "réinventer des lieux et des histoires en détournant des objets ou des situations de la vie quotidienne, en jonglant avec l’intensité, l’abstraction mais aussi l’absurde et la théâtralité".

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    Photos J.M. Gourreau 

    Le rideau s’ouvre sur une métropole sombre et austère au sein de laquelle s’élèvent nombre de gratte-ciels froids et impersonnels, mais non dénués d’une certaine beauté, évoquant la peinture de Soulages. Tours qui sculptent avec logique un espace pour le moins réduit tout en créant un paysage au sein duquel évolue une humanité suspicieuse et perdue mais qui cherche à se retrouver : celle-ci est incarnée par six danseurs, tous exceptionnels, qui vont finir par établir un dialogue, à deux d’abord, ensemble par la suite, tout comme le font les deux musiciens solistes avec le compositeur Régis Baillet. Au cours de leur périple entre rêve et réalité, ces personnages vont croiser des êtres aussi fantastiques qu’insolites, un homme sans tête ou une femme à tête de lampe de chevet coiffée de son abat-jour par exemple, tout droit sortis de l’univers d’un Magritte ou d’un Dali. Voire encore une cohorte de personnages hitchcockiens, tout de noir vêtus, symbolisant sans doute les forces du mal. La chorégraphie, mélange de contemporain et de hip-hop, est truffée de difficultés, en particulier dans les pas de deux qui, tout en laissant parler leurs interprètes et en établissant de solides liens entre eux, restent aussi poétiques qu’harmonieux. Certains soli le sont d’ailleurs tout autant, tel celui dans lequel Capucine Goust danse avec son ombre, d’une fluidité étonnante et dans lequel on retrouve d’ailleurs sa griffe. Un mélange d’écritures qui, intrinsèquement, met en avant l’extraordinaire travail de tous les interprètes. Un magistral élan de poésie dans l’exploration d’un univers certes un peu sombre mais auréolé de lumières d'une fabuleuse beauté, miroir diamétralement opposé au jardin enchanté dans lequel évolue Alice au pays des merveilles peut-être, mais qui reflète bien le monde dans lequel il nous est donné aujourd’hui d’évoluer.

    J.M. Gourreau

    Les Autres / Kader Attou, Les Gémeaux, Sceaux, du 3 au 5 décembre 2021, dans le cadre du Festival Kalypso. Spectacle créé à Décines le 30 septembre 2021.

    *Le Cristal Baschet ou "orgue de cristal" est un instrument de musique contemporain mis au point en 1952 par les frères Baschet. Il comporte un clavier constitué de 54 baguettes de verre que le musicien caresse de ses doigts humidifiés et qui, par des effets de vibrations, crée dans l’espace une sculpture sonore fascinante.

    Le thérémine est un instrument inventé en 1920 qui, comme la scie musicale, n’a qu’un seul timbre. Il se compose d’un boitier renfermant un oscillateur à tubes électroniques qui produit un signal électrique, et de deux antennes dont l’une commande le volume, et l’autre, la hauteur de la note. Cet instrument dont on joue sans le toucher, produit des mélodies éclatantes évoquant une voix féminine d’une pureté exceptionnelle.

  • Mats Ek, Jiři Kylián, Ohad Naharin, Crystal Pite, Emma Portner, Sasha Waltz / Dialogues / Pas de deux contemporains

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                           Mats Ek : Juliet & Romeo                                                                                                            Sasha Waltz : Impromptus                                                                                                           Mats Ek : Juliet & Romeo 

                                                                                                                                                                                                            Photos Erik Berg

    Mats Ek, Jiři Kylián, Ohad Naharin, Crystal Pite, Emma Portner, Sasha Waltz :

    Pas de deux contemporains

     

    Excellente initiative que celle des Productions Sarfati d’avoir réuni en une seule et même soirée six pas de deux de chorégraphes contemporains de tous horizons, donnant ainsi un aperçu de la danse actuelle dans le monde. Certes, l’idée n’est pas nouvelle, les galas dans les années cinquante étaient souvent composés de pas de deux du répertoire classique, lesquels avaient pour but de présenter et de mettre en valeur, auprès de ceux qui ne pouvaient se payer le luxe de s’acheter une place à l’Opéra, les grands danseurs du moment. A l’époque, on n’affichait certes que des pas de deux classiques dans lesquels les artistes avaient la possibilité de montrer leur talent et de briller de mille feux, la danse contemporaine n’étant alors qu’à l’état de balbutiements. Mais le public - et il était généralement nombreux - "adorait" ces représentations ! Le temps s’étant écoulé, la mode a évolué et s’est tournée vers un style plus contemporain, plus proche de ses aspirations du moment. Initiative qui a l’heur de renouer avec un passé aujourd’hui révolu.

    Parmi les six pièces présentées, toutes d’une quinzaine de minutes, l’une d’elles se distinguait réellement des autres par l’originalité de sa chorégraphie et sa sublime interprétation, Juliet & Roméo, de Mats Ek. Créée en 2013 pour le Ballet Royal de Suède, cette œuvre, d’un romantisme exacerbé, sur une musique non de Prokofiev mais de Tchaïkovski, met en avant, plus que la rivalité entre les Capulet et les Montaigu, la puissance de l’amour de la jeune fille s’opposant à sa famille et au patriarcat. Un pas de deux charnel qui émeut par sa spontanéité et sa sensualité hors normes, magnifiant la puissance de l’amour et faisant rayonner la grâce de Mariko Kida.

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                           Crystal Pite : Animation                                                                                                                      Jiři Kylián : 14'20''                                                                                                                  Ohad Naharin :  B/olero

    Autre pas de deux qui a gagné l’attention du public, Animation de Crystal Pite, une pièce exaltant l’art de la marionnette au travers de laquelle la chorégraphe cherche à savoir le pourquoi et le comment de ce qui nous anime. Une œuvre là encore d’une grande originalité sur une musique électro-acoustique d’Owen Belton, mettant en valeur la gestuelle cassée des interprètes qui, par moments, évoque celle d’insectes, tels mantes religieuses ou scarabées.

    Chacune des œuvres figurant au programme de cette soirée présentait un intérêt particulier. B/olero de Ohad Naharin, sur le Boléro de Ravel dans un arrangement de musique électronique d’Isao Tomita,  est une pièce aux coupes franches dans laquelle les danseurs Maayan Shienfeld et Rani Lebzelter, interagissant à la fois dans une parfaite harmonie et une compétition chaotique, fascinent par leur vivacité et leur légèreté ; 14’20’’ de Jiři Kylián est un extrait de 27’52’’, titre du pas de deux qui indique la durée exacte de la pièce. Une oeuvre qui porte sur quatre éléments au moins : "temps, vitesse, amour et changements constants" mais qui traite aussi du vieillissement. Au cours de la pièce, les interprètes qui subissent des ondes de choc, progressent par à-coups. "Nous n’avons pas à rester les mêmes de notre naissance à notre mort... nous dit le chorégraphe ; nous avons la capacité de changer. Je sais que c’est une partie essentielle de l’enseignement de nombreuses religions orientales, mais c’est quand même très excitant quand nous le réalisons réellement"... Quant à Sasha Waltz, elle met en œuvre, sur les Impromptus de Schubert, pièce créée à Berlin en avril 2004, une conversation lente et mesurée entre danse et musique qui magnifie la personnalité de ses interprètes, Claudia de Serpa Soares et Gyung Moo Kim.  

    Une belle exploration de l'âme humaine dans tous ses états.

    J.M. Gourreau

    Dialogues / Mats Ek, Jiři Kylián, Ohad Naharin, Crystal Pite, Emma Portner, Sasha Waltz, Théâtre des Champs-Elysées, du 2 au 5 décembre 2021, dans le cadre de "Transcendanses".

  • Jan Fabre / The Generosity of Dorcas / Une humanité qui tient du sacrifice

     

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    Jan Fabre :

    Une humanité qui tient du sacrifice

     

    Jan fabre 1Les œuvres de Jan Fabre, qu’elles soient plastiques, théâtrales ou chorégraphiques, attirent toujours les foules. Peut être en raison de leur radicalité et de leur démesure. Né en 1958, ce maître incontesté du mysticisme et de l’ésotérisme est célèbre pour ses excès, ses performances subversives et ses scandales. En 2012, n’a t’il pas procédé à un lancer de… chats sur le parvis de la mairie d’Anvers ? Au Musée de l’Ermitage à Saint Petersburg, n’a-t-il pas soulevé une vague d’indignation en accrochant des cadavres de chiens à des crocs de boucher ? N’a-t-il pas aussi tapissé, à l’invitation de la reine Paola, le plafond de la Galerie des glaces du Palais Royal de Bruxelles de quelque 1,4 million de carapaces de scarabées rutilants réverbérant la lumière ? Ne lui doit-on pas encore des spectacles hors normes, tel son Mount Olympus  to glorify the cult of tragedy d’une durée de 24 heures sans interruption, lequel avait frappé le public par ses scènes de masturbation collective ? Frasques parfois accompagnées de moments de violence, d’humiliations, de chantage, voire de harcèlements… lesquels, bien sûr, ne sont pas du goût de tout le monde, entre autres de certains de ses interprètes…

    Rien de tout cela pourtant dans The Generosity of Dorcas qui, à l’origine, devait s’appelert The Generosity of Thabita car ce solo devait être interprété par une artiste de sa compagnie, Thabita Cholet.  Mais, en septembre 2018, celle-ci, ainsi qu’une vingtaine de danseurs de la troupe, signèrent une lettre ouverte dénonçant les exactions de leur directeur, ce qui, bien évidemment, se traduisit par le départ de l’élue et de cinq autres danseurs. Jan Fabre dut alors réadapter ce solo pour un autre de ses "guerriers de la beauté", Matteo Sedda, un italien qui lui était resté fidèle et qui s’était révélé particulièrement brillant dans l’interprétation du fameux Mount Olympus. Le point de départ de The Generosity of Dorcas se trouve dans un passage des Actes des Apôtres (Nouveau testament) qui mentionne l’existence, dans la ville biblique de Joppé connue aujourd’hui sous le nom de Japho (Jeffa), d’une femme du nom de Tabitha, en grec Dorcas. Celle-ci aurait distribué aux pauvres, notamment aux veuves et aux orphelins, des vêtements qu’elle avait confectionnés avec grand soin, entre autres ses propres habits, allant même jusqu’à se dévêtir totalement, incarnant de ce fait la charité chrétienne. A sa mort, elle fut, selon les textes, ressuscitée par l’apôtre Saint-Pierre, devenant ainsi le premier disciple féminin de Jésus. The Generosity of Dorcas magnifie par la transe son exaltation.

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    Photos J.M. Gourreau

    Le rideau s’ouvre sur une sorte de voûte céleste en arc de cercle évoquant le plafond d’une caverne ou d’une cathédrale, voûte de laquelle pendent, comme des stalactites, quelque 200 fils de couleur, reliés chacun à une longue alène  dont certaines vont être "cueillies" une à une par le danseur tout au long de sa transe puis fichées dans son corps ou ses habits. Une sorte de rituel extatique au cours duquel celui-ci, qui a revêtu plusieurs couches de vêtements, cherche à se transpercer le corps aux fins d’expier ses péchés. Au fil du temps, illuminé par une foi intérieure de plus en plus prégnante, le danseur va subir une pléiade de transformations au travers d’une danse sensuelle d’une virtuosité extrême, plus ou moins répétitive, tourbillonnante, envoûtante, confinant à l’extase, portée par la musique de Dag Taeldeman dont les rythmes percussifs obsessionnels s’amplifieront progressivement jusqu’à leur paroxysme. Plus le danseur se dépouille jusqu'aux confins de la nudité, abandonnant au sol ses vêtements, plus il entre en transe et plus il atteint, dans une nudité totale, cet état d’être supérieur, de corps céleste détaché des vicissitudes de notre monde.

    Voilà un spectacle empreint de spiritualisme, de mysticisme et d’exorcisme qui n’a pris aucune ride depuis sa création et qui se révèle plus actuel que jamais. Comme la quasi-totalité des œuvres de Jan Fabre d’ailleurs, il surprend, étonne mais ne laisse jamais indifférent.

    J.M. Gourreau

    The Generosity of Dorcas / Jan Fabre, Théâtre de l’Onde, Vélizy-Villacoublay, 27 novembre 2021, spectacle donné dans le cadre de "Immersion danse".

    Présenté pour la 1ère fois à Paris au Théâtre de la Bastille du 16 au 31 janvier 2019, dans le cadre d’une coproduction avec le festival "Faits d’hiver".

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