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Site dédié à l'art chorégraphique.
 
 
Dans ces pages se trouvent quelques textes critiques
et l'analyse de certains spectacles, récents ou plus anciens,
que Jean-Marie Gourreau, journaliste spécialisé
dans l'art de Terpsichore depuis plus de 35 ans
a souhaité faire partager à ses lecteurs
.
Ils sont parfois accompagnés de photos du spectacle analysé,
réalisées en répétition, voire parfois, au cours de l'une des
représentations
.
Dans un autre volet de ce site
sont analysés les derniers ouvrages ou évènements sur la danse.
  • Alain Marty / Aliénor / L'amour courtois

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                                                                                                                                                                                                   Photos Patrick Fischer

    Alain Marty :

    L’amour courtois

     

    Alain marty david atlanQuelle artiste, mieux qu’Agnès Letestu s’avère aujourd’hui capable d’incarner avec une telle force et un tel brio le personnage d’Aliénor d’Aquitaine, concocté avec autant de justesse que d’éclat par le chorégraphe et metteur en scène Alain Marty ? Cette étoile, pur produit « Opéra de Paris » qui a pris sa retraite officielle en 2013, fut surtout appréciée pour sa prestance et sa prodigieuse technique ainsi que pour ses fabuleux talents de comédienne, voire de tragédienne, encore qu’elle n’eut, à mon avis, pas l’heur de les illustrer très souvent si ce n'est dans des rôles de caractère comme ceux de Phèdre, de Juliette dans le Roméo de Noureev, ou de Marguerite dans La Dame aux camélias de Neumeier, l’un de ses rôles fétiches. Disons-le d’emblée : ce rôle d’Aliénor, parfaitement adapté à son caractère et à ses talents,  lui va mieux qu’un gant !

    Mais qui donc était Aliénor d’Aquitaine ? Ce que l’on sait généralement d’elle, c’est que c’était une femme de caractère fort cultivée qui fut successivement reine de France à 15 ans et reine d’Angleterre à 30 ans, après avoir épousé Henri II Plantagenêt, héritier de la Normandie et de l’Anjou. Á ce titre, elle prit part à toutes les péripéties politiques de son époque. Ce fut la première femme de pouvoir de notre histoire. Deux de ses 11 enfants, Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre, devinrent d’ailleurs eux-mêmes rois d’Angleterre. Ce que l’on sait moins, c’est qu’elle est la petite-fille du troubadour Guillaume IX d’Aquitaine qui célébrait l’amour courtois, et que son comportement très libertin fut à l’origine de l’émancipation des femmes au Moyen-âge, autonomie qu’elles perdront 200 ans plus tard à la Renaissance, lorsque les juristes rétabliront le droit romain et, avec lui, le statut d’infériorité féminine…

    Alain marty agnes letestu et harold crouzet alienor patrick fisherAlain marty alienor a letestu 01 ph p fischerAlain marty agnes letestu et vincent chaillet alienor patrick fisher

    À la cour de France, Aliénor imposa les mœurs et coutumes de la cour de Poitiers. Elle fit venir des troubadours et trouvères, introduisit de nouvelles habitudes alimentaires comme la confiture, ou vestimentaires, valorisant les couleurs vives et chatoyantes. Elle entretint autour d’elle une cour de poètes et de musiciens et fit venir des chevaliers d’Aquitaine et du Poitou pour organiser jeux et tournois. Elle fit de Poitiers le cœur de la vie courtoise où se retrouvaient des artistes venus des quatre coins du royaume. Ce fut aussi la première femme à obtenir officiellement auprès du pape l’autorisation de  divorcer… Ses mœurs étaient, il faut bien le dire, plutôt libertines : c’est elle en effet qui établit le Code de séduction qui réglementait les comportements amoureux, mettant l’accent sur la pratique du Lo Jazer (le coucher en langue d’oc), phase ultime de l’Amour courtois, dernière épreuve exigée par une Dame avant d’accueillir son amant dans sa couche…

    C’eut été une gageure d’évoquer en une heure de spectacle la vie trépidante de cette femme d’exception. Aussi Alain Marty, ex-danseur de l’Opéra de Paris et chorégraphe, créateur du festival Danse en place de Montauban, qui « aime rapprocher le geste du mot » et qui s’interrogeait sur la présence anglaise en Aquitaine au 12è siècle, a-t-il conçu un petit bijou chorégraphico-théâtral ne faisant allusion qu’à quelques éléments de la vie tumultueuse d’Aliénor pour mettre en avant une facette trop peu mise en valeur du talent et de l’art d’Agnès Letestu, celle de comédienne. « Tout entre dans le jeu : désirs respectifs, sentiments, valeurs morales, ambition politique, affrontement des sexes, invention de nouvelles convenances et de nouvelles conceptions de la vie, art de les dire et de les vivre», nous dit Claude Sicre, « ingénieur en folklore de rue », spécialiste des musiques traditionnelles occitanes et scénariste de l’œuvre en l’occurrence. Et il faut reconnaître que l’étoile brille d’un éclat exceptionnel dans ce rôle sur mesure par sa sensualité et son expressivité tout d’abord, par la vitalité et la fougue qui la caractérisaient sur la scène du palais Garnier. Elle révèle une Aliénor volontaire et même autoritaire, sensuelle et douce tout à la fois. Outre les deux magnifiques solos chorégraphiques truffés de difficultés techniques signés Alain Marty dont elle se départit avec brio, elle se révèle une comédienne hors pair que l’on aurait plaisir à voir dans d’autres rôles du même acabit.

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                                         Aliénor d'Aquitaine Photo PUF                                                                                                                                                                          Gisant d'Aliénor, Abbaye de Fontevrault Ph. A. Bishop

    Si l’œuvre met en valeur les talents de son interprète principale qui est aussi la créatrice des costumes, il n’en faut pas pour autant oublier les deux rôles masculins, celui du roi d’Angleterre incarné par Vincent Chaillet, premier danseur de l’Opéra de Paris, et celui du troubadour interprété par le comédien Harold Crouzet, auteur d’une grande partie des textes, tous deux parfaitement à l’aise dans leurs personnages respectifs et parfaits serviteurs de l’héroïne. Bien que danseur, Vincent Chaillet s’est révélé lui aussi un comédien d’une force incroyable, d’une grande intelligence et, surtout, d’une grande élégance. Quant au troubadour, il a fait preuve d’une grande aisance dans son rôle, bien qu’il abordât pour la première fois le domaine de la danse. Une mention toute particulière également au violiste et chanteur Albertin Ventadour, compositeur d’une grande partie des musiques qui auréolaient ce passionnant ballet.

    J.M. Gourreau

    Aliénor, variations sur l’amour courtois, / Alain Marty, Théâtre du gymnase Marie Bell, Paris, 26 septembre 2021. Spectacle créé le 2 septembre 2021 au Théâtre Olympe de Gouges à Montauban. Prochaines représentations : 3, 4, 11, 18 et 25 octobre à 20h30.

  • Christian et François Ben Aïm / Facéties / Facétieux en diable

     

    Christian et François Ben Aïm :

     

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    Photos J.M. Gourreau

     

    Facétieux en diable…

    P1070814F. Ben AïmQuelle bande de joyeux drilles ! On ne les avait encore jamais vus aussi délurés. Après plus de 20 années de bons et loyaux services, nos deux frangins auraient-ils décidé de s’émanciper de leur austérité ? Galipettes, culbutes, clowneries parsemées de gags plus désopilants les uns que les autres, tout y passe. En même temps que les paillettes, les six interprètes de FACETIES (le titre est, certes, parfaitement justifié) sèment la joie et la bonne humeur sur leurs parcours. Et quelle débauche d’énergie ! Ça décoiffe et ça fait chaud au cœur… Ont-ils un autre but que celui de nous distraire ? En fait, Facéties est une œuvre d’une grande virtuosité mais aussi pleine de poésie et d’humour qui dévoile une écriture chorégraphique sur le dessaisissement : dissociation, mouvement autonome, travail rythmique et musicalité comiques, élaborée petit à petit à partir de singularités pour, finalement, constituer une petite communauté de l’absurde. La pièce offre une arche dramaturgique durant laquelle les protagonistes s’émancipent sans renier leur cocasserie et leurs mouvements inattendus. Elle égrène un florilège de fragments insolites autant que burlesques qui, insérés au cœur de pièces plus « sérieuses », ne pouvaient qu’incomplètement révéler l’humour dont ils étaient empreints.

     

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    Il ne semble cependant pas qu’ils aient été arrangés dans un ordre logique prédéfini, à la va comme je te pousse, comme dirait Marivaux, le hasard faisant bien les choses… En fait, l’écriture chorégraphique se fluidifie au fil du déroulement de la pièce, au profit d’un affranchissement des normes et d’un plaisir de communion par le mouvement qui se double de l’ouverture progressive de l’espace comme des couches de protection que l’on retirerait les unes après les autres, passant du noir au blanc pour vivre au grand jour. Et c’est tant mieux car, côté spectateurs, on se laisse aller au bonheur qui nous envahit au fur et à mesure que le distillent de fabuleux danseurs. Ne pensez pas, toutefois, que ce ne soit qu’un remède à la morosité qui nous étouffe aujourd’hui et qu’il n’y ait aucune recherche esthétique ni, même, philosophique ou sociale dans ce petit jeu qui n’est pas sans évoquer le carcan sociétal, les codes et les habitus. Bien au contraire, dans cet univers ludique et fantasque qui n’est pas sans références à Buster Keaton, Charlot ou Laurel et Hardy, voire même la danse macabre, toute gestuelle, tout déplacement est logique, structuré et parfaitement maîtrisé, de façon à ce que l’impression ultime donnée par le spectacle soit celle d’un bonheur permanent, et que la vie vaille vraiment la peine d’être vécue !

    J.M. Gourreau

    Facéties / Christian et François Ben Aïm, Théâtre de Châtillon, 25 septembre 2021, dans le cadre du festival CorrespondanSe et de « Bien fait », en partenariat avec Micadanses / Festival « Faits d’hiver ». Spectacle créé en janvier 2021 sans public sur la scène Nationale de Mâcon, en plein confinement.

  • Ann Van den Broek / Memory loss / Métaphysique de la démence

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    Ann Van den Broek :

    Métaphysique de la démence

     

    Ann van des broekCe n’est pas un voyage des plus joyeux auquel nous convie la chorégraphe néderlo-flamande Ann Van den Broek.  Mais il faut parfois oser regarder les choses en face, même si elles ne sont pas toujours agréables à contempler car elles font partie de la vie. Memory loss, dernier volet du tryptique The memory loss collection* consacré aux maladies qui affectent la mémoire, embarque le spectateur dans un établissement dévolu aux patients atteints de la maladie d’Alzeimer. Si Ann Van den Broek a toujours été fascinée par la nature humaine et ses comportements, le chaos intérieur, l’inassouvissement des êtres dans leur vie quotidienne et leurs pulsions, cette fois, c’est l’image de sa mère atteinte de la maladie d’Alzeimer qu’elle a accompagné dans sa phase terminale et qu’elle a cherché à évoquer dans un spectacle multimédia, peut-être plus théâtral que chorégraphique : elle y met en scène les errances de 16 personnages livrés à eux-mêmes au sein d’un dispositif d’enfermement, auquel ils peuvent parfois s’échapper mais qui finit toujours par les rattraper.

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    Photos M. Staelens

     

     

    Comme à son habitude, le dispositif théâtral ainsi que les installations sonores et lumineuses restituent parfaitement l’ambiance d’un univers qu’elle a tout particulièrement étudié et qu’elle décrit mathématiquement par le geste, l’image, le verbe et le son d’une manière saisissante, en créant une atmosphère poignante qui met le spectateur en condition : celui de l’égarement d’êtres livrés à eux-mêmes, de la perte de leurs repères, les amenant au repli : ils se frôlent, se croisent sans se reconnaître, errent sans but dans un univers en noir et blanc, glacial et impersonnel. Réalité et illusion se croisent et se confondent. Mais les éléments mis en scène sont parfaitement conformes à la réalité, fruits d’une observation minutieuse des malades et des résultats des recherches scientifiques les plus récentes, portées à connaissance et exposées sur un écran par les interprètes eux-mêmes, profondément ancrés dans leurs personnages. Leur langage gestuel est certes minimaliste mais lourd de sens. Le résultat est fascinant, leurs émotions rejaillissant sur les spectateurs subjugués.

    J.M. Gourreau

    Memory loss / Ann Van den Broek, Théâtre de la Cité internationale, Paris, du 22 au 24 septembre 2021, dans le cadre de « New Settings », un programme de la Fondation d’entreprise Hermès.

    *Les deux premiers volets de ce tryptique, The Black piece et Accusations ont été respectivement présentés dans ce même théâtre en mars 2017 et en avril 2019.

  • Yumi Fujitani / Vinyl / Tu es poussière et tu retourneras poussière


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    Yumi Fujitani

    Tu es poussière et tu retourneras poussière (1)

     

    Ces sages paroles extrait du Livre de la genèse et qui ont aussi adoptées par Maurice Béjart, ont été et sont encore la ligne de conduite des danseurs de butô. L’univers dans lequel ils voyagent et qu’ils nous font partager reflète toujours le cycle de la vie à la mort en passant par la renaissance, cycle qu’ils abordent et exploitent de façon récurrente sous toutes ses formes. C’est aussi ce thème éternel, qui a le pouvoir de fasciner les spectateurs occidentaux dont la culture et le mode de vie sont différents, que Yumi Fujitani a choisi de mettre en scène pour sa dernière création, Vinyl : très curieusement, cette pièce a germé dans l’esprit de la chorégraphe et du musicien dont elle s’assura la collaboration, Anthony Carcone, lorsqu’ils tombèrent par hasard sur de vieux disques vinyl enfouis sous la poussière d’une cave, à l’abandon depuis de nombreuses années. Ces disques qui avaient subi l’épreuve du temps et qu’ils étalèrent sur la terrasse d’un toit de la capitale comme pour les sortir de l’oubli, leur suggérèrent la création d’un captivant duo musique-danse en trois stances, la première évoquant la naissance et l’éveil à la vie, la seconde la métamorphose vers l’âge adulte, et la troisième, la vie d’une femme mûre, avec ses turpitudes. Une danse très imagée, dans laquelle on retrouve l’univers fantomatique de la chorégraphe dans ses pièces précédentes, eLLe[s] et Aka-Oni (voir dans ces mêmes colonnes au 30.01.20 & au 03.06.16), une œuvre dans laquelle elle quitte l’univers angoissant de Carlotta Ikeda et de Tatsumi Hijikata pour se rapprocher de celui, plus serein, de Kazuo Ohno. 

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    Photos J.M. Gourreau

    Généralement les danseurs de butô n’ont pas tendance à sortir de la voie qu’ils ont adoptée à leurs débuts, pas plus d’ailleurs qu’ils ne changent de style. Durant toute leur existence de danseur ou de chorégraphe, ils ont au contraire tendance à l’approfondir, à la creuser, à en explorer les moindres recoins pour s’y engouffrer et les exploiter à l’infini. Yumi Fujitani quant à elle a adopté un parcours un peu différent. Elle rencontre Carlotta Ikeda et Kô Murobushi en 1982 à Fukui au Japon et apparaît pour la première fois en France dans la compagnie Ariadone en 1985: son style d’alors était violent, reflétant un univers noir, angoissant. Elle poursuivra cette voie pendant dix ans aux côtés de Carlotta, temps au bout duquel elle la quittera pour faire éclater son ressenti de la vie et explorer d’autres univers. C’est alors qu’elle entamera un travail solitaire à l’écoute de son corps mais surtout de son âme, cherchant à extérioriser ce qui l’animait, à mettre en avant ce qui, aujourd’hui, est sa raison de vivre. 

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    Vinyl est une œuvre paisible, qui débute par une page d’une très grande douceur, laquelle évoque la procréation et la nativité, l’éveil à la vie, la beauté et la pureté qui s’offrent à l’enfant lorsqu’il ouvre les yeux pour la première fois. Un instant profond aussi émouvant qu’attachant, d’une très grande beauté. Lui succède un passage fantomatique suggérant la métamorphose, en ombres chinoises, derrière un paravent. Des formes étranges pleines de mystère qui apparaissent pour disparaître aussitôt. Dans la dernière partie, on retrouve Yumi de rouge vêtue, une adulte dans la vie de tous les jours, dansant avec son ombre, libérée de toute contrainte, prenant son envol vers d’autres mondes. Un univers aussi énigmatique qu’angoissant. 

    J.M. Gourreau

    Vinyl / Yumi Fujitani, Espace Culturel Bertin Poirée, 21 & 22 juin 2021.

    (1) Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris, verset 3, chapitre 10.

  • Héla Fattoumi et Eric Lamoureux / Ex-pose(s) / Sculptures en mouvement

    Héla Fattoumi et Eric Lamoureux :

    Sculptures en mouvement

     

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    Ex-pose(s), partie féminine

    Photos J.M. Gourreau

     

    C’est dans le cadre du Printemps de la danse arabe que Héla Fattoumi et Eric Lamoureux ont présenté leur dernière création, Ex-pose(s), une pièce à nouveau construite sur des œuvres d’art. Que l’on se souvienne d’Oscyl inspirée de L’entité ailée de Hans Arp ou de Masculines, influencée par le tableau Le bain turc de Jean-Dominique Ingres (voir dans ces mêmes colonnes  au 22 février 2018 et au 13 janvier 2016) : Ex-pose(s) est de la même veine mais, cette fois, issue du regard de ces deux chorégraphes sur deux sculpteurs contemporains, l’un occidental, Henri Laurens, le second africain, Ousmane Sow, peut-être un peu moins connu dans notre pays. Leur but est davantage d’interroger l’immobilité et de donner un souffle à ces sculptures que de percer le mystère qui les entoure, que de retrouver l’âme du sculpteur et l’émotion dont il était étreint lors de leur conception. Si le sculpteur stoppe le temps, le chorégraphe, lui, le fait défiler tout en étirant la sculpture, la remettant en mouvement en lui conférant une nouvelle existence après avoir capté ce qu’elle renfermait dans son éternité.

    Laurens la petite espagnoleHenri laurens la petite musicienne 1937 belfort musee dart moderne donation maurice jardot adagp paris 2019 musee dart moderne donation maurice jardot 3 204x300

     

    Ousmane soy

     

     

     

     

                        La Petite musicienne                                                                              Couple de lutteurs corps à corps                                                                                  La petite espagnole

    Ex-pose(s) est un ensemble de deux duos l’un féminin, l’autre masculin qui, en fait, n’ont aucun point en commun. La première partie de l’œuvre s’inspire de deux sculptures de Henri Laurens, La petite musicienne (1937) et La petite espagnole (1954), toutes deux conservées par la donation Jardot à Belfort. Comme son nom l’indique, La petite musicienne, une des œuvres peut-être les plus connues de Laurens, est un hommage du sculpteur parisien à la musique dans laquelle l’instrument, une harpe, se fond dans la chevelure d’une femme. Harpe que les deux chorégraphes vont objectiver d’une façon très originale par les cheveux de leurs interprètes tressés en natte. Bien que réalisée l’année même de sa mort 17 ans plus tard, La petite espagnole est du même esprit, raison pour laquelle Héla Fattoumi et Eric Lamoureux n’ont pas hésité à les apparenter l’une à l’autre et à les mettre en scène ensemble, à les rendre complices, alors que rien ne semblait pouvoir les rapprocher. La gestuelle de ce duo – oserai-je le qualifier de cubiste – est bien évidemment fortement inspirée des deux sculptures, rendant les personnages complices, effets de mise en scène d’autant plus aisés que les bronzes de Laurens sont dépourvus de visage. Ce qui, d’ailleurs, a permis aux chorégraphes de laisser vagabonder leur imagination, de s’immiscer au sein de la structure de bronze de ces personnages, jusqu’à leur conférer des attitudes et expressions surprenantes, voire grotesques, auxquelles on était loin de s’attendre. Il n’en demeure pas moins que la chorégraphie de ce duo, d’une richesse et d’une originalité extrêmes, épouse parfaitement l’atmosphère cubiste de ces deux statues.

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    Ex-pose(s), partie masculine - Ph. J. M. Gourreau

    Le second duo de la soirée était un duo masculin inspiré par une œuvre du sculpteur Ousmane Sow datant de 1988, Couple de lutteurs corps à corps. Un bronze là encore d’une très grande puissance, exposé de façon pérenne Place de Valois à Paris depuis le 20 mars 2019. Ce Sénégalais originaire de Dakar a été découvert par les Parisiens en 1999 lors d’une rétrospective de son œuvre sur le Pont des arts. Ses colosses aux tons brun-ocre, Massaïs du Kenya ou  lutteurs Nouba du sud du Soudan, attirent alors plus de 3 millions de personnes. Ses athlètes qui se battent pour sauver l’Afrique sont une des compositions les plus fortes que l’artiste ait jamais réalisées. On comprend aisément que Héla Fattoumi et Eric Lamoureux aient été fascinés par la force émanant de cette sculpture et qu’ils aient cherché à la traduire en mouvement. La chorégraphie qu’ils ont concocté à partir de ces colosses est une pièce d’une violence certes incommensurable, un corps à corps empreint d’une grande sensualité mais truffé de difficultés dont les danseurs se sont départis avec une aisance incroyable tout en laissant à son public une impression de grande beauté. Un audacieux travail brisant les tabous, qui nourrit pleinement l’imaginaire du spectateur.

     

    J.M. Gourreau

    Ex-pose(s) / Héla Fattoumi - Eric Lamoureux, Institut du monde arabe, 26 juin 2021, dans le cadre des Arabofolies 2021.

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